Une source au désert

Anthropologie ouverte

« C’est en se laissant ouvrir par l’expérience de la vie dans un corps (…) que l’humain arrive à consentir à la vie telle qu’elle lui donne d’être. »

Claude Mailloux

Qu'est-ce que l'anthropologie ouverte?

L’anthropologie ouverte doit son nom à la structure trine, et non pas trinitaire, de l’humain. Donc, trois ordres – trois catégories fondamentales – sont impliqués dans la structure humaine. Il s’agit d’une relation vivante où chacun des ordres sont irrémédiablement liés aux deux autres. Pour ainsi dire, ils sont inséparables. Le jeu de la structure humaine est le lieu où se joue la dynamique d’un désir inconscient. Les trois catégories qui constituent la structure vivante sont : l’Imaginaire, le Réel et le Symbolique. Qu’est-ce qui est visé par chacun de ces termes? 

 

L’Imaginaire

Commençons par le plus facile à illustrer : l’Imaginaire. En tant que catégorie fondamentale, l’Imaginaire correspond à notre mode usuel de fonctionnement. C’est-à-dire que nous procédons par représentations mentales de soi, des autres et de ce qui nous entoure. Cela nous donne de connaître, de savoir, de raisonner, etc. L’ordre imaginaire est le propre de la raison qui s’intéresse aux contenus d’un discours, d’un écrit, d’une théorie, etc. C’est en même temps le lieu du psychisme en tant que ce dernier nous permet de fonctionner avec le « moi ». Donc, la psychologie et la psychiatrie s’intéressent à ce lieu mental.

Pour décrire ce qu’est l’expérience de l’imaginaire humain, j’aime employer l’exemple de personnes qui regardent un film sur un écran de cinéma. Elles voient toutes du mouvement et de la vie mais, plongées dans l’histoire, elles risquent d’oublier qu’il s’agit simplement d’une succession assez rapide d’images fixes qui déambulent les unes après les autres. Le cerveau humain « voit » vivant, ce qui n’a d’autre consistance que celle que permet l’image. Ce film qui se déroule à l’écran est reproduit dans le mental. Il arrive que nous, les humains, oublions l’artifice à tel point que nous avons l’impression de vivre le film.

Enfermé en lui-même, c’est-à-dire sans ouverture – c’est de cette ouverture dont il s’agit dans l’anthropologie ouverte, l’imaginaire humain devient la prison psychotique déliée de la réalité et de la parole de vie. L’expérience nous apprend que nous possédons tous la capacité de nous approcher de cet enfer où l’on ne rencontre que soi-même sans rien ni personne d’autre. C’est alors que le désert s’installe à perte de vue dans l’aridité la plus grande. Inversement, c’est en se laissant ouvrir par l’expérience de la vie dans un corps mortel, et c’est la bataille d’une vie, que l’humain arrive à consentir à la vie telle qu’elle lui donne d’être. Dans ce chemin souffrant, l’humain a soif d’eau vive qui désaltère.

Le Réel

Le second ordre dont il ici est question est le Réel de la Vie.  Ce Réel n’est pas facile à définir, car il ne s’approche que par métaphores. Cette catégorie fondamentale est de l’ordre de la Vie qui se donne en toutes et en tous. Pour donner un exemple, je dis souvent que nous ne savons pas ce qu’est la vie. De fait, nous en faisons l’expérience dans une continuité sans cesse renouvelée, mais nous sommes dans l’impossibilité de dire ce qu’est vraiment la vie.

Malgré des efforts soutenus, même la science est débordée par la vie. Et ceci, elle a beaucoup de difficultés à le reconnaître. Je me souviens d’avoir rencontré plusieurs personnes qui croient que la science est le salut de l’humanité, car, me dit-on, elle finira par tout expliquer. La science devient alors une sorte de bouchon qui tente de colmater l’ouverture. Ce genre de pensée conduit à une anthropologie fermée. Il n’y a pas que la science qui peut tenter de réduire l’ouverture. Une pensée rigide qui tient mordicus à son point de vue sans considérer la vie dans la balance produirait le même effet enfermant. Des adeptes des grandes religions agissent parfois avec un esprit sectaire. Là encore, il y a obstruction car, la foi en l’humain est remplacée par une idéologie. Enfin, je veux souligner un autre exemple : il s’agit de la formule populaire qui affirme « C’est ma vie! » Ceci laisse croire que la vie qui nous anime nous appartient, mais c’est faux. L’expression induit en erreur en faisant de la vie une réalité réductible à ce que nous en posséderions. Encore ici c’est la fermeture qui prédomine.

La vie qui nous vient du Réel coule comme le ferait de l’eau qui jaillirait d’une source. Évidemment, c’est une comparaison, mais en dévoiler davantage reviendrait à s’enfermer dans l’imaginaire. Cela revient à mettre le « moi » en lieu et place de la vie, ce qui ne conduit en nul endroit vivant. Le Réel est la quintessence de la vie, ou si vous préférez, il est comme un aquifère infini qui se donne dans l’écoulement continu de la source. Il est du côté du mythe de l’Origine en tant que celle-ci est la source universelle de l’humanité.

Le Symbolique

Si l’Imaginaire et le Réel apparaissent s’opposer, c’est parce que la source n’insiste pas pour être reconnue par les humains. L’Imaginaire serait condamné au néant faute d’un Réel; ce serait la mort dans l’âme. Cependant, un pont unit le Réel et l’Imaginaire. C’est le Symbolique qui relie Imaginaire et Réel dans une alliance à jamais. Cette alliance se fait par la Parole qui créée les différences en les séparant.

La parole est le lieu humain par excellence, car en elle les différences de chacune et de chacun peuvent exister sans qu’il n’y ait entredévoration. Ce n’est pas que la nécessité du besoin disparaisse. Il s’agit plutôt que la parole instaure la possibilité de rapports de communion. L’humain peut ainsi devenir quelqu’un pour quelqu’un d’autre. L’histoire nous apprend qu’il se joue un combat titanesque pour la souveraineté, soit que l’on consent à la vérité qui parle au cœur, soit l’on s’enferme dans un discours fondé sur lui-même.

Cette parole d’alliance est le symbole qui parle en vérité au cœur de l’humain. La Parole est substantielle, Verbe fait chair, car elle est le lieu du sujet humain. D’un pied, l’humain repose sur la rive de l’Imaginaire dont dépend son fonctionnement tandis que son autre pied s’appuie sur le Réel duquel il se reçoit comme sujet de la parole. Celle-ci est la relation vivante qui s’expérimente en parlant, bien sûr, mais encore, en lisant, en écoutant ou bien même en regardant. Contrairement au verbiage qui ne mène à rien, le symbolique est de l’ordre d’une parole vive qui nous désaltère dans le désert du monde. Il est la Parole qui fait vivre.

Pour Vasse qui s’inspire de Lacan, la parole est le lieu humain qui relie les différences entre elles sans qu’aucune ne soit menacée de destruction. Pour ces auteurs, la parole est aussi le lieu de l’Autre qui représente l’altérité fondamentale visée par le désir. Pour Lacan, le grand Autre est un artifice vide nécessaire à la théorie psychanalytique. Cependant, Vasse dénonce cette interprétation. Pour lui le grand Autre est le lieu de la parole faite chair de l’humanité. La chair d’une humanité qui, par l’eau de la parole à laquelle elle peut s’abreuver, relie l’humain à sa source : l’eau de la vie qui coule de source. Et qui peut transfigurer le désert en terre luxuriante de vie.

Qu'est-ce que la spiritualité en anthropologie ouverte?

La spiritualité et l'anthropologie ouverte
Les trois catégories fondamentales que comporte l’anthropologie ouverte, soit l’Imaginaire, le Réel et le Symbolique, donnent une perspective spirituelle originale par rapport aux autres voies. En effet, nous voyons bien qu’il ne saura y être question d’un travail sur soi, qu’il soit de nature psychique ou spirituel. Le travail, si travail il y a, sera celui d’un tout autre ordre que d’une recherche d’un meilleur fonctionnement, de s’approcher de Dieu ou de chercher à atteindre l’extinction des désirs en vue du Nirvana.
 
Plutôt que de faire quelque chose pour changer, ce que nous tentons tous de toute façon et souvent sans le moindre profit, le cheminement spirituel anthropologique consiste à apprendre à consentir, pas à pas, à ce que la vie nous donne d’être en elle et non pas dans notre imaginaire. Il s’agit d’un déplacement considérable qui implique une réconciliation avec ce que nous sommes et qui, pour nous, a le goût de la vie.

Thérèse d'Avila et ses deux images

La grande figure mystique de Thérèse d’Avila nous aide à entrevoir ce dont il est question dans l’approche qui est la nôtre. Elle indique deux éléments qui confirment la voie anthropologique. Thérèse utilise une métaphore pour en parler. Premièrement, elle présente l’humanité comme en marche sur une ligne de crête située entre deux abîmes. Le second élément, Thérèse l’expose comme celui d’une humanité morte de se comparer aux autres, en meilleur ou en pire. Évidemment ce sont là deux images, mais elles sont parlantes.

Commençons avec l’image de la ligne de crête. Selon Thérèse, cette ligne est située entre deux abîmes. D’un bord de la ligne, il y a le gouffre d’une humanité qui, comme Narcisse, se perd en se contemplant dans son reflet. De l’autre bord, se trouve l’abîme de l’Amour; c’est-à-dire d’une vie qui se donne sans conditions ni repentir. L’humain marche sur une ligne improbable, pour ne pas dire impossible, où c’est la vie qui trace la voie. Et donc, il n’est pas en notre pouvoir d’y marcher et cela ne dépend pas davantage d’un travail de la volonté consciente qui connaîtrait le but qu’elle se fixe. L’imaginaire ne peut y agir que comme une médiation, mais une médiation nécessaire.

Du bord de la ligne de crête, du côté du gouffre, se trouve la bonne volonté qui cherche à atteindre par elle-même ce qui est hors de sa portée. Ce bord est propice à la confusion, car l’imaginaire peut mimer une authentique spiritualité et ainsi donner faussement l’impression d’y être. C’est le gouffre sans fond d’un imaginaire enroulé en lui-même dans l’autocontemplation ou bien, ce qui ne change pas grand-chose à proprement parler, de l’autodérision et de la destruction de soi. Cela me rappelle une période intense de mon enfance dans laquelle je faisais un rêve répétitif. Je chutais dans un trou sans fond sans espoir d’être supporté, car j’y étais tout seul. Il n’y avait rien ni personne pour me secourir ou pour m’empêcher de disparaître. C’était effrayant de réalisme et je me réveillais en panique. À ce moment-là, je n’avais aucune idée de ce que mon psychisme représentait sur la scène de l’imaginaire. Aujourd’hui, je perçois que l’enjeu en était un de vie ou de mort : de vie dans mon cri imprononçable vers l’inconnu et de mort dans l’imaginaire dans lequel j’étais enferré.

De l’autre côté de la ligne de crête, il y a aussi un abîme, mais il est d’un autre ordre que celui de l’enfermement.  Thérèse parle de l’abîme de l’amour de Dieu. En anthropologie, nous référons plutôt à un amour universel et inconditionnel (1) . Il est de l’ordre du Réel d’une vie qui se donne sans se perdre. Cela nous ne pouvons l’imaginer par rien d’autre qu’un trou, un vide ou encore un blanc; le blanc de la page vierge placé devant un auteur qui ne sait pas ce qu’il va écrire. Il s’agit d’une écriture à jamais; c’est-à-dire qui dure toute la vie. Cet espace ouvert est celui de la création qui autorise la sortie de soi hors imaginaire et qui demande le renoncement à soi tel que l’on s’imagine. Le fond de cet abîme est celui de la vie qui nous porte en elle. 

L’important, c'est de se retrouver en chemin et se laisser travailler par la vie.

Le regard anthropologique fait voir que le plus important ce n’est pas d’abord d’atteindre une conformité à une morale, à une loi ou encore à des préceptes quels qu’ils soient. L’important c’est de se retrouver en chemin en se laisser travailler par la vie qui se donne gratuitement à tout un chacun. Ce n’est pas que ce chemin de crête soit le moins fréquenté, c’est que la voie est unique à chacune et à chacun. La vie est semblable par rapport à l’ensemble de l’humanité et différente en ce qui constitue l’originalité de tous, mais est toujours dans un à-venir qui attire et fait peur.

 

Attrait et crainte sont les deux sentiments qui jalonnent le chemin. Cependant, le regard anthropologique dénonce le travail de dressage par la volonté comme un cul-de-sac spirituel. Ce dressage fait régulièrement obstacle à un autre mouvement, plus vital celui-là, il s’agit d’un mouvement de « passivité active ». J’emploie le qualificatif « passivité », car je veux me rapprocher de la passion qui marque une attirance vers quelque chose.

 

Le philosophe Baruch Spinoza parle du désir comme d’un mouvement interne qui attire vers ce qui est aimé sans qu’on ne le cache. Il s’agit d’un désir inconscient au sens où il est question de la dimension aspirative de l’humanité. Le mouvement plonge ses racines dans un désir qui est mouvement vital qui attire en avant sans jamais s’éteindre. S’il pouvait s’atteindre et être comblé, il ne s’agirait plus de ce désir qui met en marche, mais de l’un de ses substituts dont nous avons appris à nous contenter. Oui, la société de consommation qui est la nôtre prétend combler l’humain en créant toujours de nouveaux désirs et de nouveaux objets pour y répondre. Mais cela nous laisse désabusés et dans une dépendance à la nouveauté qui est répétition ad nauseam du même processus.

 

On aurait beau manger et boire autant que l’on pourrait le vouloir, cela ne nourrit, ni n’abreuve, la faim et la soif d’une vie qui soit vraie et non pas seulement factice. L’être humain n’est jamais totalement satisfait par des objets, il a aussi soif de relations. Sans des rapports de communion, l’humain n’arrive pas à s’habiter autrement que comme un prédateur constamment à l’affut. Oui il est nécessaire de manger et de boire pour survivre, mais cela ne suffit pas pour vivre en humain. Seule la parole est capable d’unir les différences en des rapports de communion.

En fait, la ligne de crête dont parle Thérèse est un véritable champ de bataille pour la souveraineté : celle du moi tout seul, en un constant rapport de domination ou même de soumission, ou bien celle de la vie qui nous habite jusqu’en notre imaginaire. Cette bataille est l’histoire d’une vie, car la tendance narcissique est très coriace et trompeuse. Elle se sert d’un simple reflet pour se draper des oripeaux de son choix. Nous touchons ici au deuxième point que mentionne Thérèse.  Celle-ci parle d’une humanité morte tout en demeurant biologiquement vivante. Selon Thérèse, la mort de l’humain se trouve du côté de la comparaison des uns avec les autres. C’est, il me semble, ce que nous faisons dans un sens ou dans l’autre sans même s’en apercevoir tellement ce mouvement nous semble naturel. Il n’est cependant pas naturel. Il est plutôt natif. C’est-à-dire que nous naissons avec, ce qui ne veut pas dire qu’il est l’achèvement de l’humanité.
Nous nous tuons et entretuons pour savoir qui est le plus fort, le plus beau, le plus ceci ou cela. Les enfants jouent à ce jeu mortel sans qu’on ait besoin de leur enseigner. Et il existe aussi une autre version du même jeu : la dérision dans la faiblesse de qui se complait dans un statut de victime totale, la dérision dans la laideur repoussante qui croit surpasser la beauté du vivant. En devenant les moins ceci ou cela, nous revendiquons tout de même un statut de domination. 


La spiritualité que je pratique

La spiritualité que je pratique implique de se mettre à la recherche des traces, même ténues, de la vie dans la personne. Dans la spiritualité, la référence à l’esprit rejoint le concept de tournure comme on parle d’un esprit de famille, de clocher, etc. L’ensemble du donné biblique revêt un appel anthropologique à la conversion. Pour celle-ci, l’humain se trouve d’abord détourné de la parole en acte. Nous nous contentons trop souvent de discours vides qui ne disent rien à personne. Certaines professions ont développé une expertise extraordinaire dans cette voie sans issue. Le terme technique de ce détournement de la parole est ce que l’on appelle « perversion », sans que la morale n’entre en ligne de compte.

Le mouvement inverse est celui de la conversion. Ce mot n’est toutefois pas employé dans son sens religieux habituel. Le mouvement de conversion veut dire un mouvement de retournement, dans le cas de l’humain, il s’agit du retournement vers la source trop souvent enlisée dans les sables de nos déserts. Le retournement concerne autant l’orientation que la manière de penser les choses. Dans la perspective habituelle de voir les choses, la conversion vise soit un changement de comportement ou bien l’adoption d’un système de pensée propre à un groupe religieux ou spirituel. Souvent, les deux acceptions se rejoignent sans distinction.

La conversion dont l’anthropologie ouverte traite est un mouvement qui inclut d’abord et surtout la manière de penser les choses. C’est le véritable lieu de conversion que je présente dans mon livre Présence nue. Ce lieu humain par excellence est celui que l’on rencontre sur la ligne de crête dont parle Thérèse d’Avila. On s’y trouve aux prises avec notre combat pour la souveraineté : celle de notre imaginaire qui veut tout régenter ou bien celle de la vie qui se donne à nous comme aux autres. 

Le cheminement spirituel se fait en marchant vers la vie qui nous appelle, nous qui vivons à l’ombre de la mort! C’est en devenant attentifs et en apprenant graduellement à consentir à ce que ce soit la vie qui nous appelle. Toute la problématique se résume par une expression de Vasse : « Répondre à et de la Parole qui nous appelle » dans un à-venir à jamais. Ce jamais est celui de l’ouverture maintenue par l’espoir que le non-sens que nous voyons n’est pas le sens qui nous attire et qui demeure hors prise, mais que nous expérimentons en vivant notre vie d’enfant, de femme ou bien d’homme.

L’anthropologie nous donne à entendre que, pour l’humain, l’absolu est relationnel, voire communionel : c’est la vie donnée. Tous, nous vivons dans la parole qui seule peut unir les différences en donnant à chacune et à chacun sa place irremplaçable. Nous nous enrichissons les uns les autres de nos différences dans la communion au lieu de nous entredéchirer dans la négation de la vie. Le mensonge et la jalousie ne tolèrent pas que la vie soit vraiment unique tout en se multipliant dans la différence des humains. Ou encore comme l’affirme Vasse, il n’y a d’humain que dans la parole faite chair de l’humanité. Hors de ce paradigme, se rencontre une humanité blessée, désorientée et assoiffée comme si elle vivait dans le désert de celui qui se fonde sur lui-même, sur un fantasme ou bien, et c’est la même chose, sur un vide insignifiant qui ne parle à personne. Les gens ont souvent cette impression de vide, c’est loin d’être banal, car, ce ressenti signale qu’il y est question de vie ou de mort.
 

À quoi s'attendre d'un accompagnement de cet ordre?

Un tel accompagnement ne donne ni trucs, ni de recettes et, encore moins, un chemin prédéterminé qu’il faudrait suivre. Le parcours ne vise pas non plus un prosélytisme. Rien de tout ceci ne convient à ce type d’accompagnement qui se produit dans la nudité et le dépouillement des moyens. Il se fait en se laissant désencombrer de soi pour devenir comme une caisse de résonnance qui vibre de la parole empêchée, refusée, oubliée en l’autre. C’est de cette façon que l’on peut devenir un témoin vivant pour soi-même et pour l’autre personne lorsque les deux vibrent en union à la même harmonique.

Devenir une femme, ou bien un homme de parole, c’est l’aventure d’une vie. Le chemin se laisse découvrir un peu plus à chaque pas, juste assez pour continuer d’avancer. La voie en est une de création. La personne entreprend le pèlerinage d’une vie et ne sait pas à quelle Mecque elle aboutira. Elle se reçoit de ce qui parle en « nous » et entre « nous », accompagnant et accompagnée, alors que nous cherchons à remonter jusqu’à la source qui féconde tout sur son passage. La marche est un mélange de passivité active. C’est la passivité de qui se recueille et l’activité de la personne qui continue sur cette voie improbable, voire impossible, en contemplant à l’avance la vie qui appelle du neuf à surgir en une création inédite. Cette voie ne se conquiert, ni à force de volonté, ni par ruse.

Le voyageur ne s’encombre pas de volumineux bagages. Il peut croiser de près ou de loin un monde de sens organisé en religion ou philosophie par exemple, mais sans s’y arrêter vraiment. Un arrêt prolongé au désert devient facilement mortel. Sur ce chemin l’attention est portée sur la découverte progressive de ce qui refuse, compromet où retarde l’accomplissement du devenir humain.

On est loin de l’embrigadement dans une organisation de pensée et d’une morale, non pas parce que cela ne serait pas pertinent, mais parce qu’il est difficile de s’engager pour de vrai sans même s’appartenir au moins minimalement. Morale et engagement viendront le moment venu s’il devait arriver, mais ce sera la personne qui l’abordera de son propre chef. 
 

Claude Mailloux

(1) Le terme « Dieu » est volontairement mis en suspens, car c’est le lieu d’une méprise commune où l’on fait du mystère de l’Origine un bouche-trou pratique. Ce n’est pas parce que l’on nomme « Dieu » qu’on a davantage de prise sur le mystère qui reste entier. Le mot « Dieu » appartient davantage au domaine de la foi explicite. 

Les publications et articles de Claude Mailloux en anthropologie et spiritualité

Ces textes sont mis à disposition advenant que la curiosité vous attire plus loin. Certains de ces textes ont été publiés, tandis que d'autres demeurent inédits. Toutefois, ces derniers sont fournis tels que je les ai retrouvés. Si je réécrivais des textes, ceux-ci ne seraient plus des témoins de mon cheminement. C'est pourquoi je ne les ai pas modifiés.

À la lecture, on notera une évolution de la pensée. Celle-ci commence avec la dimension "counseling pastoral" qu'il s'agit de fonder. Puis graduellement, pendant plus de vint ans, elle s'oriente vers la dimension "anthropologie et spiritualité". Fini les appellations hybrides, comme les termes "psychoreligieux" et "psychospirituel", mon regard est définitivement orienté vers l'à-venir. Ce sont les personnes accompagnées qui m'ont enseigné ce virage nécessaire pour faire face aux temps de la vie, à la souffrance comme à la joie malgré le tragique des situations.

 

  • 2002 Spiritualités en mal d’intégration. Comment une anthropologie psychoreligieuse permet-elle de comprendre le problème? dans Léandre Boisvert (dir.), Spiritualités en crise, De l'éclatement à l'intégration, Médiaspaul, Coll. Croissance humaine et spirituelle, no 7, p. 27-67

L'anthropologie ouverte selon la pensée de Denis Vasse