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  • Une source au désert

Comment l'anthropologie de Denis Vasse nourrit une spiritualité pour aujourd'hui.

Est-il possible de trouver une spiritualité incarnée qui tienne compte de l’épaisseur, de l’ambiguïté et des combats de l’expérience humaine ?


Devant la pléthore de thérapies qui annoncent une vie sans conflits et devant la floraison de nouvelles religions qui proposent le bonheur dans la fusion au Groupe ou au Grand Tout, est-il possible de trouver une spiritualité incarnée qui tienne compte de l’épaisseur, de l’ambiguïté et des combats de l’expérience humaine ? L’anthropologie psychoreligieuse de Vasse suggère une telle possibilité.


Sa perspective transforme la signification du manque qui ne rend plus seulement compte des aléas de la structuration psychique mais qui ouvre également un à venir. On peut certainement regretter les erreurs éducatives commises par les parents et les proches au cours de la période sensible de l’enfance, mais on ne peut imaginer que tout aurait pu être parfait en tout temps. L’expérience du manque est incontournable et on ne doit pas réduire sa signification au seul fait d’avoir été frustré jadis. On doit également se rendre compte que le manque, et la blessure qui lui est associée, témoignent de ce qui attire la personne vers l’avant.


« Le manque, et la blessure qui lui est associée, témoignent de ce qui attire la personne vers l’avant.»

Lorsqu’on arrive à lire le manque comme marque d’une préférence affective personnelle, on se rend compte que la blessure ne met pas seulement en cause la maladresse des éducateurs mais également la personne concernée. Ce manque particulier incarné dans une blessure s’adresse à elle et l’invite à répondre. Personne n’aurait pu combler ce manque à sa place ; elle est la seule à être touchée comme elle l’est par lui.


La signification psychique du manque se trouve dans la mise en branle de l’organisation des représentations qui va tenter de colmater la brèche, car le trou amène une vulnérabilité dans l’organisation. La réponse psychique au manque va dans la logique de la suppression qui rétablirait le fonctionnement narcissique pour lequel toute absence s’interprète comme une menace.


La signification religieuse du manque s’interprète autrement. La vulnérabilité exprime la capacité d’être touché au cœur de soi.


La blessure psychique qui s’installe à la suite de la répétition d’une réponse de suppression dénote que le comblement est incapable de répondre entièrement au manque. Dans une interprétation religieuse, le manque témoigne de ce qui convoque la personne à répondre en se risquant. Le manque atteste que la personne passe à côté d’elle, qu’elle n’arrive pas à se reconnaître dans son aspiration. La blessure révèle l’amour qui prend à cœur et qui souffre de ne pas s’incarner dans une quête joyeuse d’authenticité personnelle.


Même sans interprétation, la vie se charge de faire découvrir les valeurs qui prennent au cœur au moment où on est tenté d’accuser les autres de manquer gravement à l’égard de celles-ci. À la suite de cette découverte, on peut graduellement retourner le regard vers soi. On peut éventuellement s’apercevoir qu’il est intolérable de voir un autre manquer aux valeurs que l’on a comme on y manque soi-même. Dans ce moment de vérité sur soi, il devient possible de choisir de s’engager à incarner la ou les valeurs dont l’absence est insupportable. Cependant, l’absence d’engagement ou le refus de la valeur-pour-soi peuvent également advenir.(...)



Un peu plus loin l’ anthropologie de Vasse propose des repères utiles au discernement.


Sa lecture de Thérèse d’Avila met en évidence des effets de la vérité du désir et du mensonge. Après coup, le corps réagit et témoigne, par le ressenti, de la vérité du chemin entrepris ou de l’égarement dans un chemin sans issue. Vasse distingue les effets de vie de ceux de mort. La paix, la joie et le repos signent la vérité du parcours alors que l’affrontement, la tristesse et l’épuisement soulignent une difficulté dans l’orientation ou dans la manière de chercher. En autant que l’on ne caricature pas la paix par l’évitement du conflit, la joie par l’excitation, et le repos par l’absence de fatigue, on dispose de repères fiables et généralement aisés à identifier.


« La spiritualité n’est pas nécessairement reliée à Dieu nommé comme tel mais appréhendé à travers les valeurs ultimes de la personne et à travers la vie qui se donne à elle».

Spiritualité, religion et vie mystique


Si la religion consiste à entrer en relation avec Dieu dans le cadre d’une tradition spécifique, la spiritualité n’est pas nécessairement reliée à Dieu nommé comme tel mais appréhendé à travers les valeurs ultimes de la personne et à travers la vie qui se donne à elle. À Frankl qui définit le sens comme changeant et découlant d’un choix volontaire, Vasse fait écho par un sens personnel à découvrir comme un appel. L’appel nomme en donnant un visage. Chez lui, le sens ne renvoie donc pas à un super sens mais à de multiples facettes, comme celles d’un diamant, qui reflètent la lumière de l’amour de manière variable selon l’angle où on l’observe.


Ainsi aperçu, le champ de l’expérience humaine peut devenir le lieu d’une double révélation. Le rapport à soi, aux autres et au monde devient le terreau où la personne est révélée à elle-même en même temps que l’appel de la vie est susceptible d’être découvert comme Dieu-pour-soi ou Vie-donnée-à-soi qui fait les premiers pas en appelant à répondre et à s’engager en retour. On comprend ainsi que l’enfermement dans un système clos ne peut donner accès au summum de l’expérience religieuse : l’union mystique. Dans la perspective de Vasse, celle-ci se comprend comme adhésion de plus en plus intime entre la vie offerte comme un appel et la réponse en retour. L’union mystique signe l’alliance commencée, en même temps qu’à venir, entre la grâce offerte et l’engagement qui risque son dynamisme propre dans le monde.


En définitive, Vasse avance l’enjeu ultime de la vie.


Selon lui, nous avons à « Répondre de la parole dans la chair ». Nous avons à répondre à et de l’amour qui nous anime. On peut y arriver en apprenant à le reconnaître aux effets de vérité et de vie et en consentant à ce que sa découverte nous déplace et nous transforme. Autrement, on ne sort pas de l’enfermement dans la pensée et on demeure coupé du mouvement de la vie comme elle se donne à soi pour le bien de tous.


Le défi lancé à la théologie et à la science par l’époque actuelle va dans le sens, c’est ce qu’il me semble, de nous redonner des repères qui puissent favoriser la redécouverte de l’amour de la vie, c’est-à-dire la Parole qui a été semée en nous. L’éclatement actuel des perspectives invite à retrouver une nouvelle force de cohésion qui ne soit plus celle de la structure défensive qui se resserre devant la perte appréhendée, mais celle de l’unité de l’amour qui dilate l’univers en suscitant les différences de chacun pour la joie de tous. Il s’agit d’une utopie sans doute, mais des témoins jalonnent l’histoire en nous rappelant qu’il vaut la peine de s’y risquer par amour.


Claude Mailloux. Une spiritualité pour le nouveau millénaire. Frontières théologie et sciences humaines. 2001 pp.25-27


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